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Entre le cadre et la lumière: la photographie aux Ateliers de la rue Voot

La douleur c’est le cadre, la lumière c’est le bonheur. [1]
Raymond Depardon

C’est indéniablement, tiraillé entre l’un et l’autre que se débat le photographe, qu’il déambule à la manière du funambule recherchant toujours son équilibre, qu’à tâtons il prend position au sens propre comme au figuré, qu’il cherche la distance juste, la sienne, ou bien celle qu’impose le sujet, qu’il arrête un point de vue, qu’il tente de capter l’indicible et l’invisible, à recueillir ce que seule la lumière révèle et recèle.
Dans sa démarche ambitieuse et téméraire qui consiste à regarder et à montrer le monde, à en proposer une interprétation, à en partager la sensation, à en restituer l’impression, le photographe n’est pas dupe, ni de lui-même ni de ce que sa pratique autorise, il sait confusément, à l’instar de Michel Leiris [2], que son entreprise n’est rien d’autre qu’une vaine tentative, une quête désespérée.
Et pourtant, entre le cadre et la lumière, il s’évertue encore, toujours, éperdument, c’est sa manière d’être au monde.

Le cadre et le temps
Dans son face à face avec le réel, en le cadrant, le photographe fait la douloureuse expérience du renoncement, reléguant le hors-champ dans les tréfonds de sa mémoire aux côtés de toutes ses autres images qui n’ont pas vu le jour ; des images rien que mentales dont on suppose qu’elles peupleront et construiront son imaginaire. Par ailleurs en lui assignant un contour, le photographe fait l’expérience – illusoire – d’une forme de toute puissance qu’il exercerait brièvement sur le réel, assortie de la sensation, légèrement enivrante, d’en être l’organisateur, une sorte de metteur en scène ou de grand ordonnateur.

Et puis, à côté du hors-champ vient le hors-temps, le “juste avant” et le “juste après”, que jamais l’image photographique ne restitue, devant se résoudre à ne proposer qu’un instant aussi décisif soit-il.

N’allons pas jusqu’à prétendre que la magie de l’image photographique résiderait dans ce que l’opérateur a sorti du cadre physique ou temporel et délibérément renoncé à montrer. Mais convenons que hors-champ et hors-temps, ses prolongements prometteurs et séduisants, y concourent un peu.

Et puis il y a la lumière
Naturelle ou artificielle, incidente ou réfléchie, chaude ou froide, directe ou indirecte, on pourrait décréter sans autre forme de procès qu’elle est la matière première exclusive de la photographie. Sauf qu’au commencement il y a le cadre ! Elle lui est indéniablement assujettie, toute capricieuse ou imprévisible qu’elle soit et quoi qu’elle révèle. Elle pourrait bien n’être qu’un espoir ou une promesse en l’air. Et si elle était un cadeau ? Que du bonheur !

La photographie aux Ateliers de la rue Voot
On était en 1972, et alors même que certains illustres conservateurs se refusaient encore à la faire entrer au musée, la photographie, à l’initiative de Jacques Vilet, avait déjà droit de cité aux Ateliers de la rue Voot.

Au fil des ans et de la succession des photographes qui y animèrent des ateliers ou des stages, tous les champs de la photographie y ont été explorés. Jacques Vilet, Christine Felten, Véronique Massinger, Jean Crabeels, Thierry Strickaert, Marina Cox, Marc Ots et Bernard Cromphout, pour ne retenir qu’eux, ont accompagné de nombreux amateurs (personnes qui aiment). Ensemble ils ont abordé le paysage, le portrait, le documentaire, le reportage, la nature morte, la mise en scène, la Street Photography, le tirage noir et blanc argentique, la mise en page, la mise en espace de l’exposition… Ils ont vécu ensemble le passage à la photographie digitale sans renoncer à la conception exigeante qu’ils ont de la photographie et qu’ils ont toujours défendu avec conviction.

Aujourd’hui, à côté d’une orientation très clairement axée sur le documentaire sous ses  formes diverses et variées, Bernard Cromphout a choisi une approche plus plasticienne de la pratique photographique où l’image, au sens le plus large, y est envisagée. Il propose de mêler pratiques, techniques de disciplines parfois voisines de la photographie pour les mettre au service de la production d’images.
Dans le nouvel atelier qu’il animera dès le 24 mars 2020, l’approche sera résolument ludique, en passant de la photographie à la sérigraphie, elle se voudra multidisciplinaire et plastique au sens du travail de la matière. Composition, cadrage, couleur, lumière, vides et pleins, répartition des masses, rythme, constitueront autant de pistes pour réaliser un corpus d’images qui sont appelées à s’enrichir mutuellement.
Voilà qui est engageant!

Marina Cox, janvier 2020

 

[1] in Raymond Depardon et Roger Ikhley, Contacts, film documentaire, 13 min, 1990
[2] «J’aligne les phrases, j’accumule les mots et les figures de langage, mais dans chacun de ces pièges, ce qui se prend, c’est toujours l’ombre et non la proie». Michel Leiris, Biffures, Paris, 1948

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