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#4 terrain vague  & écriture d’archives

J’aime bien aligner la lecture sur d’autres gestes.

Sur la marche, sur la rencontre ou sur la chute,

 donc j’aime bien la penser

comme partie prenante de toute sorte de pratique.

 

Marielle Macé, Nos cabanes

avec cette quatrième pratique buissonnière, 

nous vous invitons à une exploration particulière et aventureuse, qui vous mènera dans les zones oubliées de la ville, les terrains vagues ou dents creuses. Cette gymnastique de la marche caresse l’observation de l’espace, de la nature, y compris celle de notre quotidien, celle contenue dans l’urbain. Voici le temps de la quête poétique d’un terrain vague et de l’épuisement de celui-ci.

Pas à pas

Arrêtons-nous sur l’image mentale du terrain vague et le jeu de piste commence ici.
Comme inspiration, nous vous proposons de visionner Le chantier des gosses, un film de Jean Harlez tourné dans les Marolles que l'on peut louer sur cette plateforme au prix modique de 2,89€.

Partons de ce film et/ou de ce que vous appréhendez des «taches» urbaines, ces zones «vides» dans la ville, ces interstices. Trouvez une friche dans votre quartier ou ailleurs en zone urbaine, visitez-la, explorez-la. Prenez un bloc-notes et de quoi écrire, dessiner, peindre, photographier.

Voici quelques pistes pour «épuiser le lieu», piochez ce qui vous titille:

Y-a-t-il encore un arbre? Des zones humides? Sous quelle forme la nature résiste-t-elle dans cet endroit? Connaissez les plantes qui y vivent? Observez le dialogue entre le terrain vague et l’urbanisme environnant, quelle est votre impression? Que cela vous inspire-t-il? Qu’y manque-t-il? Quelle faune y survit? Y a-t-il de quoi se cacher? Quels minéraux, quelles matières? Quelle géologie (inventée ou scientifique)? Quelle diversité de faune, flore, déchets, traces s’y retrouvent? Quels rapports les voisin.e.s entretiennent avec cette friche, ce terrain vague? Y a-t-il un projet d’effacement de cet entre-deux? Qu’y espérez-vous?

La finalité de cette mission consistera en la création d’archives.
Envoyez vos croquis, dessins, textes (poèmes, listes, fictions, science-fiction, utopie...), photographies, collages, herbiers… à qui vous voulez, y compris à nous: pratiquebuissonniere@voot.be afin que ces traces personnelles fassent archives communes.
Datez et localisez les documents. Dans quelques temps vous observerez que ces terrains vagues auront disparu, un quartier aura changé en même temps.

main dans la main avec les enfants...
La mission est bien sûr à réaliser aussi en famille! Chacun·e peut constituer une «archive» du futur, une prise d'empreinte du vivant comme il ou elle le sent, le peut, le veut. Nous proposons ici des pistes d'exploration à suivre ou à détourner!

l’arbre et la forêt

Les friches et terrains vagues constituent des espaces de pratique de la démocratie ordinaire sur l’espace public. Tantôt les rollers et skateboards y sont étiquetés d’indésirables, tantôt c’est l’épanouissement spectaculaire des arbres et des massifs de vivaces qui y est perçu comme un débordement. Quels espaces de respirations restent-il alors?

Le végétal jaillit des palissades de tôle, par le haut et par le bas. L’entrée officielle se mérite: la Ville a équipé le vieux portail de l’usine d’une forte serrure provenant d’une prison. Sentiment de pénétrer dans une intimité végétale, un lieu réservé (devant le portail entrouvert, la curiosité des passants est intense)… Premières leçons de l’examen de la végétation: le rôle majeur joué par les espèces exotiques dans la trame ligneuse et la force du vivant spontané, l’énergie de conquête et reconquête dans l’espace libéré. Toutes les failles du substrat sont exploitées. Quelques jeunes saules marsault font figure de rareté dans les moutonnements de buddleias, dominés par les ailantes, les robiniers et les paulownias. À l’exception des derniers, toutes ces espèces sont classées «invasives» notoires par les botanistes.
Du terrain vague à la friche paysagée

À Bruxelles aussi, plusieurs auteurs se sont intéressés à la vie des terrains vagues.

En 1996, le film Le terrain vague est tourné  dans le quartier de la place Flagey à Bruxelles. Le terrain vague de la Digue y est alors en cours d'aménagement pour devenir un terrain de jeu, avec le soutien de l'ASBL Dynamo. Un projet d'aménagement auquel les jeunes participent, en apportant leurs remarques et suggestions aux plans

30 ans plus tôt, Jean Harlez tournait Le chantier des gosses (1970) dans les rue des Marolles. Il nous plonge dans une drôle de guerre entre enfants des rues et entrepreneurs pour la préservation de ce refuge, leur coin de paradis et d’illusions qu’est à leurs yeux ce terrain vague encombré de bidons et de buissons rachitiques. Des images étonnantes d’une Bruxelles révolue.

un peu d’histoire de l’art pour les curieux

Cette proposition poétique se réfère historiquement aux Situationnistes et notamment Guy Debord. La devise de L’Internationale lettriste (IL) est la suivante: La poésie débouche vers l’action directe pour rendre la vie absolument passionnante.

L’IL attaque également l'urbanisme et l’architecture de «caserne». En 1953 Ivan Chtcheglov rédige le Formulaire pour un urbanisme nouveau. La ville moderne semble rythmée par l’ennui avec l’envahissement de la technique et du confort. Ivan Chtcheglov propose une architecture «dont l’aspect changera en partie ou totalement suivant la volonté de ses habitants», afin «de moduler la réalité, de faire rêver». La dérive doit permettre de se déplacer pour découvrir des ambiances nouvelles. L’urbanisme unitaire doit réaliser la synthèse pratique de tous les arts. Les situationnistes semblent s’inspirer des surréalistes. Mais ils refusent le hasard et la fascination pour le mysticisme ou l‘inconscient. La construction de situations s’inscrit au contraire dans une démarche rationnelle.

On y retrouve aussi des référence au groupe Stalker qui pratique «le goût de l’investigation urbaine, cette sensibilité aux transformations contemporaines comme à des symptômes caractéristiques d’une société en mutation, pour ne pas dire en décomposition. Cette ville, ils savent en scruter l’inconscient, comme Benjamin jadis en se penchant sur le Paris du XIXe siècle.»
Francesco Careri, Walkscapes

Les paysages de la photographe Emmanuelle Coqueray sont des constats d'apocalypse écologique (décharges, terrains vagues) ou urbanistique (des grands ensembles), quand ce ne sont pas des rebuts photographiés à raz de terre (des pin's écrasés, une plume d'oiseau, une tâche d'essence sur le goudron, des morceaux de pain dur, etc.)

Tentative d'épuisement d'un lieu parisien est un récit de Georges Perec (un des co-fondateurs du mouvement littéraire OuLiPo) publié en 1975.
En octobre 1974, Georges Perec s'installe au café de la Mairie, place Saint-Sulpice, dans le 6e arrondissement de Paris. Pendant trois jours d'affilée et à différents moments de la journée, il tente de prendre note de tout ce qu'il voit. Il en établit ainsi une liste représentant la vie quotidienne, sa monotonie, mais aussi les variations infimes du temps, de la lumière, du décor, du vivant. Tentative d'épuisement d'un lieu parisien a aussi fait l'objet d'une création radiophonique et d'une adaptation cinématographique.

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